L’Edito de PEPS : Pourquoi l’écologie doit-elle se soucier des consommations d’énergie ?

Le projet de privatisation d’EDF (projet Hercules) suscite à juste titre des oppositions. C’est tout un pan du service public qui est mis en danger, et non des moindre : l’énergie est une ressource essentielle des sociétés industrielles, le service public de l’énergie réduit les inégalités sociales face à cette ressource essentielle.  

La question de l’usage de l’énergie par l’homme est au cœur de la réflexion écologique, à condition de concevoir la notion d’énergie au sens large, et de ne pas la réduire à l’énergie consommée par les activités industrielles.

Rappelons en premier lieu que tout « travail » (au sens large : le travail des machines, le « travail » manuel, le travail d’une plante qui pousse), consomme de l’énergie, et en restitue. L’énergie stockée est « liée ». Pour la rendre disponible pour d’autres emplois (libre) il faut un apport énergétique supplémentaire. En fonction de la quantité d’énergie ainsi libérée, le bilan de l’opération peut-être soit positif (pensons à la bombe thermonucléaire, qui libère l’énergie dégagée par la fusion de deux atomes d’hydrogène) soit nul, soit négatif. De ce point de vue, il convient de ne pas distinguer énergie et matière : la matière ; c’est toujours de l’énergie stockée.

Pour l’écologie, le problème énergétique se pose à l’échelle de l’écosystème et de ses habitants. Chacun d’entre nous consomme de l’énergie, et tous les autres occupants (plantes, animaux) font de même. L’écologie aborde le problème de l’énergie du point de vue du bilan global, non pas seulement à un instant t, mais à tout moment. Nos activités doivent être compatibles avec la capacité de régénérescence énergétique de l’écosystème terrestre. Dans le cas contraire, elles puisent dans un stock non renouvelable (les énergies fossiles), ou bien elles épuisent trop rapidement un stock renouvelable (la faune, la flore…)

Les capacités bioénergétiques de l’écosystème terrestre peuvent être évaluées au plus près. Il en va de même des écosystèmes locaux (bio-régions, bassins versants, etc.). Ces capacités sont stables à court terme : c’est donc bien sur elles que nous devons régler nos consommations. Pour cela, une alliance entre société (usagers individuels, associations, entreprises relevant de l’Economie Sociale et Solidaire) et institutions (collectivités locales, Etat) est possible. Cette alliance conduirait à l’attribution à  chaque personne morale ou physique d’un quota d’énergie/ matière, individuel et non cessible. Ce quota ne porterait que sur les dépenses à la discrétion du consommateur. Toutes les dépenses contraintes (par exemple l’essence pour le transport en automobile dans les régions où il n’y pas de transports publics) seraient exclues du calcul. Pour chaque consommation, le consommateur verrait son « quota » déduit du montant de l’énergie consommée. Ainsi, toute consommation nocive (intensive en énergie/ matière) serait découragée au profit des consommations vertueuses. Le « coût » énergie/matière deviendrait une composante essentielle de la valeur d’échange d’un bien ou d’un service.

Il n’est pas difficile d’imaginer à quel point une telle mesure, correctement appliquée, entraînerait inévitablement une métamorphose non seulement des usages mais plus largement de l’appareil productif et du système d’échange. Les produits à obsolescence programmée ne trouveraient plus acheteur car leur coût énergie / matière est considérable. A l’inverse, les produits réparables à l’infini deviendraient très demandés : leur valeur d’échange serait donc d’autant plus grande que leur coût énergétique tendrait vers 0. Et que dire des activités de soin pur, désormais seules capables de « croître » à un coût énergétique quasi nul.

Ainsi par exemple, se rendre à la gare la plus proche en voiture plutôt qu’à pied ou en vélo consomme de l’essence et entame le quota. De même, acheter un smartphone entame davantage le quota qu’acheter un téléphone fixe. La donnée « énergie » se répercute également sur le prix de revente : un matériel réparable trouvera preneur, alors que les produits à obsolescence programmée, même quasi neufs, ne trouveront plus preneur sur le marché de l’occasion : cela va avoir un effet sur leur prix sortie d’usine : si la revente est presque impossible, ces produits ne trouveront plus preneur : les industriels seront donc contraints, s’ils veulent trouver un marché, de produire des objets réparables à l’infini, destinés à durer. Tous les comportements d’offre et de demande seront bouleversés.

Ce changement finira par modifier les préférences des consommateurs : un objet réparable, qui ne se démode jamais, deviendra désirable : robuste, résistant, il sera préférable à un objet éphémère, car ; on l’achetant plutôt qu’un autre, plus énergivore, on conserve une marge de consommation d’énergie/matière que l’on peut employer à autre chose : un voyage par exemple. Même chose pour le soin : les robots et l’intelligence artificielle perdent de l’intérêt vis-à-vis des activités effectuées directement par des personnes. Plutôt des guichets avec des personnes (à la poste, au trésor public, à l’école) que des plateformes numériques anonymes et automatisées. Plutôt le théâtre ou le cinéma que la télévision ou la 5G. En ce sens, l’écologie restitue à la relation toute sa valeur, y compris au sens économique.

Pour chaque territoire donné (par exemple une bio-région), la distribution des quotas entre personnes physiques et morales (notamment entreprises) ferait l’objet d’un véritable débat démocratique : de quelles entreprises voulons-nous, sachant que leur activité aura un impact direct sur le quota qui nous sera alloué ? Ce débat doit aussi s’étendre au niveau national : quel est le niveau de consommation-plancher que nous voulons garantir à nos concitoyens, quelles péréquations certains territoires devront-ils consentir au profit d’autres territoires, moins bien pourvus ?

L’ensemble de ces changements seront sans doute plus durement ressentis par les catégories les plus aisées de la population (dont le niveau de consommation énergie / matière est d’ores-et-déjà largement au-dessus des capacités de régénérescence des écosystèmes) que les catégories les moins aisées : à la légitimité démocratique de la mesure on peut donc ajouter sa justice sociale.

Un tel dispositif plaide pour une régulation importante assurée par l’  « institution », un Etat écologique d’un genre nouveau, conçu pour protéger la viabilité de l’habiter terrestre plutôt que le régime d’accumulation du capital.

PEPS, le 1er mars 2021

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